CHARLES BLANCA

   Je suis Alice. Voilà huit ans que je voyage en risquant ma vie disent certains. Je suis une femme comme les autres, je ne veux pas mourir, je veux vivre. Il est tout à fait compréhensible de s’inquiéter quand on a une fille, une amie, une sœur qui participe à de telles courses. Après la disparition progressive de l’automobile et le développement de l’autovol, nous avons perdu toute notion de compétition et de pilotage. Les vaisseaux personnels nous emmènent au travail, nous conduisent d’un point A à un point B, chacun ayant la possibilité de s’adonner à l’activité de son choix. Aucun ne se soucie du temps qui passe, de la vitesse. Tout ce petit monde se déplace sans avoir aucune influence sur sa façon de se mouvoir. Le seul moyen de retrouver des sensations aux commandes de nos engins fut de pirater le système embarqué, très surveillé et contrôlé par les fabricants et les forces de l’ordre. J’ai bien voulu partager mes secrets avec certaines personnes concernant mes activités illégales. Aujourd'hui, ces amis s’inquiètent mais ils savent que rien ne peut m’empêcher de courir. Ils ont certainement raison d'avoir peur mais un être vivant est un être qui meurt un jour. Les dangers que je cours me font me sentir vivante et j’ai fait mon choix. Je ne souhaite plus être dépendante d’une technologie au potentiel si grand. Ne pas l’exploiter me semble être une aberration. Je me demande comment la plupart de mes contemporains ont-ils pu accepter une telle servitude sans jamais se poser la moindre question. Sans doute ont-ils vu en cette solution une vie plus facile, une option leur permettant d’avoir à portée de main une existence insouciante et optimisée. Je n’y vois que tristesse et lassitude.

 

   Les automobiles ne roulaient déjà plus à ma naissance, mais mon père m’a sans doute donné cette passion du pilotage. Il était l’un des derniers grands pilotes automobiles. Il parle souvent de ses exploits ainsi que de  grandes ballades pouvant durer jusqu’à la nuit, sans que personne ne vienne perturber cette fabuleuse interaction entre l’Homme et la machine. « Un cœur qui bat, maître d’un moteur qui vrombit » disait-il. Cette émotion si bien retranscrite dans les paroles d’un homme que l’on a peu à peu privé de son autonomie et de sa responsabilité, résonne tous les jours dans ma tête. C’est un peu grâce à lui que je me suis lancée. Ma mère quant à elle, l’a quitté, ne lui ayant jamais pardonné de m’avoir mis en tête de telles idées. J’ai été touchée par cette séparation, comme n’importe quelle fillette de 12 ans qui comprend que ça famille se déchire et que rien ne sera plus jamais pareil. Avec le recul je me dis qu’ils n’étaient de toute façon pas faits pour être ensemble. L’un souhaitait se laisser porter alors que l’autre ne supportait pas l’idée de se faire dicter ses faits et gestes par une machine. Ma mère vit aujourd’hui avec un homme comme elle, qui la comprend, qui ne se pose pas de questions. Mon père vit seul mais semble heureux d’avoir transmis « les bonnes valeurs » à sa fille.

   Aujourd’hui, les pilotes sont considérés comme de grands criminels, des fugitifs jouant avec leur vie mais le jeu en vaut la chandelle. L’adrénaline ressentie avant chaque départ, à chaque virage, à chaque accélération, est aujourd’hui un privilège dans ce monde trop sûr et ennuyeux. Ce luxe est très vite devenu une drogue me procurant un sentiment de bien-être intense. Comme un vampire et sa dose de sang, je serai prête à tout pour assouvir un besoin devenu primitif, celui de survivre. Avant même ma participation aux courses, mon petit ami de l’époque, lui-même pilote, était déjà réticent à l’idée de me voir parcourir le monde aux commandes d’un autovol piraté. Un jour, il a perdu la vie lors d’une course de nuit sur le site de l’ancien Golden Gate à San Francisco. L’homme que j’aimais n’a pas souffert et a eu une vie trépidante, une vraie vie. Sa disparition m’a rendue forte et a provoqué chez moi un déclic. Jouer avec ma vie est devenu l’option la plus évidente à mes yeux. Même si je devais perdre, il était impensable de refuser ce jeu aussi dangereux qu’excitant, de me laisser mourir à petit feu sans jamais connaître ce dont je ne peux plus me passer aujourd’hui. Son vaisseau était en mauvais état et cela m’a pris des mois avant de le faire renaître et de me familiariser avec le piratage des programmes de pilotage. Cela n’a pas été sans peine mais j’ai réussi à me lancer à mon tour. Était-ce un moyen de faire le deuil, je ne saurai le dire. C’est arrivé sans que je puisse y échapper.

 

   Depuis huit ans, je passe la plupart de mon temps libre dans un container abandonné, sur le dock numéro treize du port d’Amsterdam. J’y entrepose ce que j’ai de plus cher aujourd’hui, le seul moyen de vivre la vie que j’ai choisie. Je m’y suis installée avec l’aide d’autres pilotes rencontrés lors de mes premières courses. J’ai rejoint une communauté unie par des liens tels qu’il en existe peu entre humains « passifs ». Une jeune femme ne passant pas inaperçue dans un monde exclusivement masculin à l’époque, cela facilita grandement les choses. À ma connaissance, nous sommes douze femmes aujourd’hui et n’avons rien à envier à nos concurrents masculins. Bien sûr, ce « squat » totalement illégal ne pourra pas durer mais les quelques gens de passage sur le port semblent ne pas prêter attention aux va-et-viens d’une jeune femme qui n’a pourtant rien à faire dans de tels lieux. Personne n’a encore pris le temps de déranger sa vie assistée en se mêlant de ma présence suspecte. C’est ce monde si bien rangé qui permet à des personnes comme moi de contourner les règles. L’assistanat a créé un humain égoïste qui ne s’intéresse plus à ce qui l’entoure, un être dépourvu d’excitation face à l’imprévu, un être pour qui la surprise est à éviter à tout prix. Ce n’est pas de cette façon que j’envisage mon avenir.

 

   Cette nuit, j’ai participé à la dernière course de la saison. J’étais bien placée dans le championnat mais je n’aurais pas gagné la coupe. Le vaisseau était prêt et moi aussi, je n’ai rien à me reprocher. Ce qui était une éventualité aux yeux de tous arriva. J’ai bien couru mais j’ai perdu le contrôle dans cet accident du septième tour, comme plusieurs de mes concurrents et amis. Il était vingt-trois heures dix-huit quand j’ai été percutée pour finir ma course dans ce mur si solide d’un immeuble que je n’avais pas pensé heurter. C’était la première fois que je voyais Rome. Je suis resté quelques jours dans le coma et malgré cet évènement, je me satisfais de ne pas avoir déçu mon père et d’avoir été l’enfant qu’il espérait tant. J'ai échappé à une condamnation et vais passer plusieurs mois à me rétablir en pensant à ces moments d'excitation intense que je ne pourrai malheureusement plus connaître. Pendant une course, je n’étais qu’une jeune femme qui risquait sa vie, fière de ressentir le bonheur de l’adrénaline que peu d’Hommes de cette époque connaîtront, un femme simplement vivante . . .

Alice Stobbart, ancienne pilote clandestine

adrénaline

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