CHARLES BLANCA

   L’automobile est un rêve appartenant au passé, que nos parents et grands-parents ont vécu et que j’ai vu disparaître. Tout s’est passé très vite. Les carcasses sont restées là des années, entassées comme de vulgaires morceaux de métal, avant d’être recyclées pour donner vie aux véhicules d’aujourd’hui. Je n’ai pas de souvenirs de ces années 2030, les grandes années de l’automobile durant lesquelles les innovations majeures ont vu le jour. À cette époque tout laissait présager une survie de ces reines de beauté motorisées. Mais l’effervescence n’a pas duré et la « voiture » comme on l’appelait, a très vite été pointée du doigt et la méprise remplaça peu à peu la fascination. Au début du siècle, tout le monde a dénoncé ce moyen de locomotion dont nous étions si fiers et si dépendants quelques décennies auparavant. La pollution était au cœur de toutes les discussions. À la maison, au travail, dans les bars, dans les restaurants, qu’ils vivent à la campagne ou à la ville, tous se préoccupaient de l’avenir. Dans les années 2050, après l’effondrement soudain des lobbies pétroliers dû à la pénurie inévitable des ressources, les gouvernements ont jugé bon de saisir une opportunité qui ne se présenterait peut-être plus. Les véhicules électriques s’étaient bien développés depuis les années 2010 mais les adeptes du moteur à explosion étaient encore très nombreux et difficiles à convaincre. Au fil des années, des technologies plus performantes furent dévoilées au grand public. Fiers de leurs créations, tous les constructeurs ont habilement rendu attractives, à grands coups de campagnes publicitaires, ces nouvelles façons de se mouvoir. L’occasion de changer totalement un système qui s’essoufflait se présentait et les dirigeants politiques purent ainsi faire passer ce « grand bouleversement » pour une sorte de renaissance aux yeux de tous. La disparition de nos bons vieux moteurs à explosion fut encore accélérée par l’apparition soudaine de telles innovations. Nous n’y avons pas échappé. Qui aurait pu croire que nous ferions face un jour à une situation dans laquelle d’éventuelles causes de bouleversement se sont finalement transformées dans l’inconscient collectif, en de formidables solutions salvatrices. Malheureusement, l'électricité pour une humanité toujours plus mobile n'a finalement pas été la solution. Malgré les investissements des différents groupes du secteur automobile, la fabrication en très grande série de batteries hautes performances entraîna une nouvelle fois une consommation énergétique que nous aurions eu du mal à maîtriser après quelques décennies. Nous le savions et ne voulions plus refaire les mêmes erreurs.

   La vraie avancée vint de la société islandaise Vonlenska, créée par mon père en 2037, qui fabriquait et commercialisait des aimants. La gamme de ses produits allait du simple aimant grand public à des aimants beaucoup plus puissants utilisés dans des industries très variées comme le ferroviaire ou le militaire. Mon père Ingvar aemundson, est né en 2007, dans un pays où la notion d’économie d’énergie était omniprésente dans l’esprit de chaque citoyen. Tout bon islandais prenait conscience très jeune qu’il vivait sur une terre riche en ressources énergétiques et très active en terme de géothermie. Ce contexte a sans doute inspiré mon père quand il s’est lancé dès ses 30 ans dans l’extraction, l’exploitation de minerai magnétique et le traitement industriel des aimants. Tout commença dans sa jeunesse. Il orienta ses études supérieures vers les sciences et plus particulièrement le magnétisme, sujet principal de sa thèse de fin d’étude, dans laquelle il évoquait sa certitude de pouvoir un jour donner naissance à un moteur magnétique puissant et fiable, un moteur à énergie libre au rendement suffisant pour une motion automobile ou autre. Beaucoup avait tenté depuis longtemps de créer de tels moteurs. Certains y était parvenus mais l’apport d’énergie nécessaire à la rotation des aimants devenait très important pour permettre d’entraîner un moteur automobile perpétuellement. Cela ne convenait pas à mon père qui souhaitait contourner un apport extérieur en énergie ou du moins, beaucoup le diminuer. Les premiers moteurs entièrement magnétiques s’arrêtaient au bout de quelques tours car les aimants finissaient par se «décharger» et leurs seules propriétés ne suffisaient pas. Cette solution ne semblait donc pas être une bonne piste mais mon père parvint un jour à mettre au point un procédé de liquéfaction de la magnétite qui lui donnait une très grande durée de vie avant que le précieux liquide ne commence à perdre ses propriétés. Le démarrage ne demandait que très peu d’électricité pour engendrer la rotation infinie des aimants dans le moteur. Les particules dégageaient enfin une grande énergie tout en se rechargeant avec leur vitesse pour donner la rotation perpétuelle que souhaitait mon père. Il avait rendu possible un mécanisme jusque-là jugé aberrant si l’on se fiait aux principes physiques connus. L’interprétation nouvelle de ces lois immuables l’ont finalement conduit à cette découverte majeure dans le domaine de l’énergie, et ce à une époque où le moteur électrique n'avait plus d'avenir. Au fil des ans, l’idée qu’il avait derrière la tête est petit à petit devenue une réalité. Le brevet fut ainsi déposé en 2058 et la société se lança dans la construction automobile, sa deuxième passion. Au prix d’innombrables efforts, le rêve de mon père vit le jour en 2067. Il avait réussi à donner naissance à un moyen de transport « propre », il avait apporté une réponse à ses contemporains.

   Il rêvait d’une voiture qui ressemblait à un de ces modèles qu’il aimait tant étant jeune. Une ligne et une architecture qui pouvait paraître trop classique pour l’époque mais c’est ainsi qu’il souhaitait laisser sa trace dans l’histoire de l’automobile. Le projet N65 était né mais le succès fut très mitigé. Ses nombreux atouts technologiques n’ont pas suffi à séduire les potentiels utilisateurs et même si elle n’avait rien à envier aux autres modèles, elle n’était tout simplement plus à l’image d’un parc automobile qui avait beaucoup trop évolué en quelques dizaines d’années. N65 était un hommage aux belles carrosseries des années passées mais tout avait changé, le design automobile et l’œil de celui qui le contemplait. Cependant, beaucoup de constructeurs ont cru en cette technologie magnétique et ont exploité le brevet pendant plusieurs années pour leurs propres automobiles. Comme l’a souvent démontré l’Histoire, nous n’avons pas pu nous empêcher d’aller plus loin. Rouler ne suffisait plus à l’Homme, toujours plus pressé et impatient. Ce dernier ne s’étant finalement pas éteint comme lui même le craignait, a très vite rebondi pour se relancer dans sa course effrénée vers le progrès. Trop de trafic, des accidents de plus en plus nombreux, une saturation rendant les grandes artères urbaines impraticables, ont poussé l’Homme vers une nouvelle évolution dans sa façon d’aller travailler, de voyager, de se mouvoir. Voler, tout le monde n’avait plus que ça en tête. Cette solution s’est imposée comme le moyen de locomotion de base et ce grâce à mon père. Sa découverte a fait du chemin et a permis à tous de quitter le sol, seuls ou en famille, pour aller travailler ou faire ses courses. La technologie s’est encore développée pour donner naissance à des carburants encore plus puissants, capables d’engendrer assez d’énergie pour permettre, par des procédés complexes, le fonctionnement de toutes sortes de réacteurs, de puissances variables suivant les domaines d’application. L’ère du moteur à explosion faisait déjà partie du passé mais celle du moteur électrique était aussi bel et bien terminée. Qui aurait imaginé quelques décennies auparavant qu’une telle avancée serait possible? Nous étions dans un monde incertain, ou l’expérimentation décevait plus qu’elle n’apportait de solutions mais un homme, mon père, a réussi à tous nous rassurer et nous guider dans une quête qui semblait sans fin. J’aurais aimé qu’il puisse voir ce qu’il a réussi à faire mais je suis heureux que son âme continue à exister dans chaque moyen de transport que l’on peut croiser de nos jours. L’échec commercial de N65 était un pas en arrière pour mieux voler.

 

   Aujourd’hui, Vonlenska a arrêté sa production de véhicules mais continue à fabriquer des carburants magnétiques hautes performances compatibles avec la plupart des autovols du marché. Tout s’est passé très vite, les familles ont économisé, revendu leurs automobiles devenues obsolètes afin de les recycler. Dans les grandes métropoles, les infrastructures nécessaires furent très vite mises en place créant ainsi une véritable dentèle de voies aériennes noyées dans une forêt de tours toujours plus hautes. Les gaz à effet de serre produits par les déplacements humains ayant presque disparu, chacun pouvait se rendre compte en levant les yeux que le ciel gris et chargé, indissociable de ces jungles de béton et d’acier, avait laissé place à une immense étendue bleue dont nous avions presque oublié la luminosité. De belles carrosseries, parfois neuves, furent ainsi abandonnées et détruites. Tout le monde voulait son autovol. Tous les grands constructeurs ont « pris le virage » et exploité le potentiel du carburant magnétique, vendu dès la sortie de N65 sous forme de capsules utilisables directement par l’utilisateur. Ce conditionnement permettant de « faire le plein » n'importe quand et n'importe où, existe toujours aujourd’hui et reste encore apprécié par les usagers.

 

   En plus de ce nouveau mode de consommation du carburant, un nouveau langage formel apparut dans le domaine du moyen de transport. La roue, peut-être l’une des plus grandes inventions de l’humanité, celle sans qui l’automobile n’aurait pas existé, a été oubliée en une décennie à peine pour permettre à l’Homme de s’envoler au quotidien. Après avoir revêtu des robes de plus en plus dépouillées, avoir été un support expérimental à toutes les extravagances stylistiques, nos dernières automobiles, dont N65 faisait partie, ont peu à peu étaient délaissées. Des machines plus intelligentes, plus sûres, et surtout autonomes n’ont pas eu de mal à entrer dans les foyers. Les moyens de transport sont certes devenus de formidables bijoux de technologie, mais toutes leurs prouesses ne peuvent remplacer une mécanique presque vivante, un cœur qui vrombit et réagit à toutes nos envies. La voiture était une espèce en voie d’extinction qui a fini par disparaître. Ces véhicules qui faisaient tant partie de notre société n’apparaissent plus aujourd’hui que dans les musées ou sur quelques photographies que quelques anciens, toujours aussi passionnés, conservent dans un océan de données informatiques. Ces quelques fichiers numériques racontent la fin d’une histoire qui fut peu à peu oubliée mais qui restera à jamais une grande histoire, celle de l’épopée automobile.

 

 

Agnar Ingvarson, PDG actuel de Vonlenska et fils de Ingvar aemundson (2007-2075)

VONLENSKA

CHARLES BLANCA
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